«  Mon yeut'nant ! Mon yeut'nant ! Il dort dur le frère ! Mon yeut'nant ! Il est minuit cinq ! J'vous la souhaite heureuse et bonne ! »
« Hein ! Ah ! » (Ici un baîllement, mon lieutenant s'éveille, s'étire.)
« Ah ! Ah ! Merci LAGRANGE ! Moi pareillement ! A propos dites donc, qu'est-ce que l'on boât ? »
« Du chocolat ? Oui ! »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Personne ne dort plus. Nous parlons de.... l'année dernière, encore si proche, etc...
Au jour, le Commandant DELATTRE vient faire son tour dans nos premières lignes pour souhaiter lui-même, à tous les hommes, la bonne année. Geste fort apprécié des gradés et des soldats. Il passe dans tous les gourbis serrant la main à tous sans exception.
Je suis allé ensuite à la cagna du capitaine, même motif. (Champagne, cigare, oranges).
Mais ce qui me touche le plus, c'est la bonne année souhaitée à leur chef de section par « mes poilus ».
La formule n'est pas recherchée bien sûr, mais quel bon regard, quelle franche poignée de mains pour assurer leur dire ! Ne luttons-nous pas d'ailleurs, ensemble jour et nuit ! Ils sont admirables, héroïques, superbes dans l'accomplissement de leur devoir aux tranchées. Dans la boue, sous la pluie, ces braves trouvent encore la force de blaguer, témoin celui qui s'écrie en entendant passer les obus boches : « V'là le ravitaillement en munitions qui s'en va à l'arrière ! ».
Je suis fier de les commander, comme eux sont contents d'obéir.

Extrait des carnets de Jean LAGRANGE