Enfin à la fin de la 2è nuit, notre wagon entrait en gare de Bourges. Vers 5 heures du matin, après un solide casse-croûte bien humecté et après s'être renseigné sur le temps d'arrêt, le Lieutenant MAUGER emmenait tout le détachement en ville, en direction de la Cathédrale dont nous apercevions la masse sombre et imposante.
Comme il faisait nuit, nous n'avions pu admirer ses magnifiques portails, par contre notre chef avait trouvé et actionné " la sonnette de nuit ". Au bon prêtre qui vint lui ouvrir, il tint le langage suivant :

" Mon Père, mes hommes et moi nous montons sur le front, je désire faire brûler à leur intention, un cierge, un pour chacun, aux pieds de la statue de St-Antoine de Padoue (pourquoi celui-là ?) ".

Le bon prêtre lui répondit :

" Soyez assuré mon lieutenant qu'il sera fait selon votre désir et que vos braves soldats et vous, ne seront pas oubliés dans nos prières ". Ainsi soit-il !

Je dois dire que le geste du Lieutenant MAUGER nous avait quelque peu émus. Nous l'étions déjà, mais pour une toute autre cause !
C'est pourquoi, dès notre retour vers la gare, nous prenions d'assaut le premier bistro ouvert. Patron et consommateurs furent surpris, et inquiets par notre irruption un peu tapageuse. Je ne saurais dire exactement ce qui s'est passé, mais tout à coup des éclats de voix, le nom " d'embusqués ", prononcé par je ne sais qui, des tables bousculées, des chaises qui partent en tir, suscitent des gueulements, etc... En peu de temps nous étions maîtres de la place.
Enfin, le calme revenu, le bistro rassuré, nous quittions son établissement non sans avoir vidé un certain nombre de bouteilles. Le jour venu, fiers de notre exploit et pour montrer aux civils que nous étions de vrais soldats partant faire la guerre, le Lieutenant MAUGER nous ramena à la gare au pas cadencé, où nous prenions possession de notre wagon.
Peu de temps après nous arrivions à l'entrée du camp d'Avord et apprenions que l'unité que nous devions rejoindre (c'est-à-dire le 3è bataillon du 409è) n'était pas au rendez-vous.
Il avait été paraît-il, mis en quarantaine pour une épidémie dont je ne me souviens laquelle.
Le Lieutenant MAUGER ayant reçu de nouveaux ordres, nous reprenions le train et débarquions dans un petit village du Cher, du nom de Lunery.
C'est là que nous devions recevoir le matériel dont la future compagnie devait être dotée... Et comme nous avions étudié le mécanisme et le fonctionnement des mitrailleuses St-Etienne et Hotchkiss... Et que le " Service du Matériel " n'existait pas encore, nous recevions des mitrailleuses américaines Colt. Belle arme certes, mais faite plutôt pour des tirs de stands que pour des tirs de guerre. Puis arrivaient d'Espagne, de beaux mulets, qui n'avaient jamais été bâtés et qu'il fallut dresser, des chevaux, des voitures et enfin, conduit par le Lieutenant GRIMAUD, arrivait le contingent qui devait compléter notre compagnie dite " Compagnie de mitrailleuses de Brigade ", dont le commandement devait être confié au capitaine CARRE. Peu de temps après notre arrivée dans la zone armée, ladite compagnie devait être scindée en trois et former les 3 compagnies de mitrailleuses du 409è.
Personnellement, je fus affecté, avec le Lieutenant MAUGER, à la 3è CM (Capitaine MERLIN), puis après les combats de la Somme (oct 1916) à la 1ère CM (Capitaine DE FRANCE).
Je ne veux pas terminer cette évocation sans rendre un hommage à la mémoire du Lieutenant MAUGER. Bien qu'il ne soit resté qu'un an environ au 409è, ceux qui l'ont connu, apprécié et estimé, comme CARRÉ et VALTAT, pourraient écrire sur lui, des pages de souvenirs.
Il fut un bon et brave officier, il s'est battu courageusement notamment à Verdun, dans la défense d'Hardaumont où il fut très grièvement blessé puis fait prisonnier et rapatrié par la Suisse comme grand mutilé.
A chacune de mes permissions, je me faisais un devoir et une joie d'aller lui rendre visite ; il était heureux des nouvelles que je lui apportais de ses anciens camarades.
La guerre terminée, nous nous retrouvions souvent, soit à son épicerie des Halles, ou plus souvent à son annexe, le petit bistro du coin de sa rue, où, devant le zinc et les clients assemblés, il aimait raconter ses souvenirs sur son 409è ; ce qui faisait dire au patron du bistro :

" MAUGER ? Ah ! Un rapide ".

A son décès, j'ai eu le triste privilège de l'accompagner à sa dernière demeure, le cimetière de Montrouge, autant à titre personnel qu'au titre de représentant de notre Amicale.
MAUGER ?... Un rapide. Oui ! Il était aussi un brave homme, au bon coeur et un excellent camarade.

par L. ALAPHILIPPE - secrétaire et trésorier de l'Amicale, rédacteur en chef de l'Entraide bulletin de l'Amicale des anciens du 409è