A ce moment-là, et à ce moment-là seulement, paraît GAUTHIER, notre excellent cuisinier et cuisinier professionnel dans le civil. Il enlève gamelles, bol, assiettes dépareillées, met une nappe blanche avec deux assiettes et deux verres pour chacun, et nous sert un onctueux potage de perles du Japon.

Nos invités, complètement ahuris, ne savent plus s'ils mangent du potage ou une crème inconnue, que nous ne manquons pas de déclarer délicieuse. SEVIAUX, débarbouillé, propre comme un sou neuf, une raie dans les cheveux, nous sert ensuite un magnifique dîner arrosé d'un vrai " breton " et de quelque poussiéreuse bouteille offerte par le propriétaire. Ce n'est qu'au rôti, et même au dessert, que nos hôtes s'y retrouvent. Hélas ! quant à nous quatre, nous ne fîmes pas aux mets succulents préparés par GAUTHIER, l'honneur qu'ils méritaient. Nous avions tant et tant comprimé nos rires que cela nous avait coupé l'appétit. Pour moi, pourvu d'un estomac toujours déficient, je fus sérieusement indisposé le lendemain et le surlendemain.

Peut-être désirez-vous savoir ce qu'il advint de ces huit joyeux compères ? Par une chance presque miraculeuse pour un fantassin de première ligne, un seul d'entre ces huit est mort au front. C'est ce brave Lieutenant GUERIN, tué le 9 mars 1916, à Vaux devant Damloup, alors qu'avec ses pionniers il dégageait à la grenade les abords du PC du Colonel DERDOS.

Un tué sur huit, c'est extraordinaire, puisqu'il y avait environ trois chances sur cinq de revenir vivant de cette bagarre de cinquante-deux mois ! Pour la classe 15 et les autres plus jeunes, les grandes tueries du début, de la Marne et de l'Yser, étant passées, la proportion ci-dessus paraît encore plus exacte.

Les sept autres convives sont : ou morts dans leur lit, ou en sursis.
SEVIAUX, le plus âgé, passé après évacuation au train de combat des mitrailleuses, est mort voilà quelques années.
GAUTHIER, établi restaurateur à Tours, est mort avant SEVIAUX.
BAILLARGEAU, passé en août 15 au 38è tirailleurs bougnats, s'est retiré comme Commandant de recrutement.
J'ai perdu la trace de MICHARD, architecte dans le civil. Est-il encore de ce monde ?
Le Sergent-major RAINAULT a, comme moi, des ennuis du côté du palpitant. Je pense qu'il viendra quand même à Chinon, le 7 juin prochain.
L'Aspirant NIVET, évacué à Lihons-en-Santerre, professeur agrégé, a pris sa retraite comme Proviseur du lycée d'Albi. Je le vois de loin en loin, quand il vient en vacances dans sa maison de campagne, à Martizay (Indre).

A suivre