8 mars 1916 raconté par Jean LAGRANGE, Adjudant à la 4e Cie (1er bataillon du 409e)

La violence du feu d'artillerie augmente sans cesse. Nos premières lignes sont soumises au bombardement des minenwerfer. Une attaque est imminente.

Elle se produit dans la matinée et est enrayée, mais les 2 bataillons en ligne ont subi de grosses pertes.

Le 1er bataillon reçoit l'ordre d'aller renforcer la ligne. Pendant son mouvement, le combat reprend. Il faut passer les deux pentes du ravin sous un barrage très serré de gros calibre. Mon capitaine m'envoie avec un autre adjudant (ROBIER) et un lieutenant (LELIEVRE), précéder la Cie et examiner la situation et les dispositions à prendre. C'est une mission périlleuse.

Le terrain à parcourir est des plus dangereux. Très surveillé par les boches et balayé par la feraille. Enfin nous partons tous les trois. Il faut courir, ramper, se glisser sous les troncs d'arbres encombrant le terrain. Une minute d'angoisse fiévreuse, je me suis accroché dans les branchages, pas moyen de se dépêtrer, et les obus pleuvent. Satané quart d'heure !

Enfin, je reprends ma course. Je traverse le village de Vaux, bombardé à outrance, le ruisseau avec de l'eau à mi-jambe et j'arrive au moment d'une attaque boche. Une mitrailleuse balaie la pente que je suis. Les balles passent un peu haut, heureusement.

A 15h (j'ai tiré ma montre à ce moment) les boches chargent. Un peu de flottement, c'est la 3ème attaque de la journée !

Le 1er bataillon se forme pour la contre-attaque sur la voie ferrée. Tous les disponibles en sont. Je mets revolver au poing. La troupe jaillit commandant en tête.

Capitaine COCART à la 1ère Cie, DE VALLOIS à la 2ème, ARRIGNON à la 3ème.

Le choc est très dur, les mitrailleuses boches crachent la mort, les pertes sont nombreuses, mais les boches sont reconduits à leur tranchée.

Plus d'officiers, le Commandant DE LATTRE, parti la canne à la main en disant :

" Nous allons dans la fournaise. "

est tué. Le Capitaine COCART est disparu. ARRIGNON, AUQUINET, GUERIN, tués. ROCHER, CHATAIGNEAU blessés.

Mais ces pertes ne sont pas vaines. Les boches n'iront pas à Vaux aujourd'hui.

Il me faut retourner à la redoute par le même dur chemin. Je pars avec ROBIER. Nous courons dans Vaux à 3 m l'un de l'autre, quand un obus tombe entre nous deux dans le marais et n'éclate pas. Heureusement, sans cela nous étions mouchés. Mais nous ne sommes pas hors d'atteinte, nous voici en butte à un tir de mitrailleuse, et obligés de chercher refuge derrière un pan de mur. Les balles qui passent au-dessus font des petits nuages de poussières dans la pente qui mène à la redoute.

Il faut pourtant passer et nous passons... sans casse. Encore 4 ou 5 gros obus tout près, pas touché. Compte rendu de ma mission au Capitaine, je suis fourbu.

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L'année 1916 au 409è (3)

2°/ LE GRAND JOUR : LE 8 MARS

Dès 4 heures, l’écrasement des défenseurs, par obus de gros calibre et torpilles, reprend dans toute son ampleur. Il durera huit longues heures.
L’attaque adverse débouche à midi. Les feux ajustés du 2ème bataillon la bloquent au Nord, mais elle réussit à prendre pied sur la croupe d’Hardaumont, y installe des mitrailleuses, balaye de ses balles les vergers et les tranchées bouleversées, prises d’enfilade. Nos pertes deviennent terriblement lourdes en première ligne.
Le 2ème bataillon, renforcé de deux Compagnies du 1er bataillon, tient ferme, face au Nord. On demeure sans nouvelle du 3ème bataillon, à l’Est.
La 1ère et la 3ème Compagnies sont rapprochées du village à mi-pente vers le Nord. Elles reçoivent l’ordre de charger en direction d’Hardaumont.
Superbement enlevées par ce grand soldat que fut le Commandant DE LATTRE entraînées dans un ordre parfait par le vaillant Capitaine COCART et son émule, le Lieutenant ARRIGNON, elles foncent héroïquement sur l’ennemi, tombent sous son feu, et succombent, baïonnette au canon, toute la troupe fauchée, et étendue autour des corps de leurs officiers tués.
L’ennemi renonce alors à poursuivre sa progression. Il ne la reprendra qu’à la nuit, dans une débauche de fusées éclairantes, mais avec prudence, et en une confusion que nous avons contée dans un précédent récit de l’historique allemand.
Les pionniers-bombardiers du Lieutenant GUERIN se sont alors sacrifiés avec leur chef, pour tenter de bouter l’ennemi hors du village de Vaux où il avait pris pied.
Derrière nos lignes, en partie rompues vers l‘Est, c’est presque le vide. La Compagnie de mitrailleuses CARRE demeure la seule réserve mobile immédiatement disponible. Il reste bien des éléments de deux Compagnies dans les abris, à mi-pente du fort de Vaux ; elles constituent la dernière sûreté de cet ouvrage, qui n’entend pas subir le même sort que Douaumont...

Extrait de La petite histoire du 409è par le Général VALTAT in L'Entraide, bulletin de l'Association des Anciens du 409è.

 

Vaux vu par les Allemands du 19 RIR (4)

L’assaut paralysé au cours de l’après-midi du 8 mars

Puisque cette rude Tête de Pipe [Pfeifenkopf] n’est pas enlevée, l’attaque se déroulera ainsi : le 3è bataillon poussera sur toute sa ligne à 13h30 ; le 2è bataillon, qui contourne les pentes Est d’Hardaumont depuis midi, avancera à la gauche du 3è dès que celui-ci aura acquis ses premiers succès ; enfin, le 1er bataillon, maintenu en réserve, se tiendra prêt à intervenir suivant les circonstances.

Mais le 3è bataillon ne viendra à bout de la résistance farouche des défenseurs de la Tête de Pipe qu’à 14h30. Il ne pourra d’ailleurs pas en déboucher, cloué au sol à chaque tentative par des feux violents et ajustés provenant des tranchées de la pente Est de la Carrière. Un certain Lieutenant ALT, que nous retrouverons plus tard à la pointe de l’audace, parvient à mettre en batterie une mitrailleuse qui enfile la plus active des tranchées françaises : les Allemands y retrouveront 80 morts et blessés graves. En dépit de tous ses efforts, le 3è bataillon ne parvient pas à descendre en force la pente. Ses unités sont contraintes de se couvrir et passent leur rage en tirant sur tous les Français qui s’élancent à découvert.

Le 2è bataillon, qui est parvenu à s’aligner à la gauche du 3è, progresse malgré les pertes, mais doit renoncer à franchir la voie ferrée. Toutefois un habile Lieutenant GUNTHER suivi de 4 hommes parviendra au pied du massif du Fort de Vaux, mais y demeurera cloué par les feux ajustés partant du cimetière. Il attendra cinq heures pour être rejoint par les éléments les plus entreprenants de son bataillon.

Cependant que l’assaut piétine, le feu roulant de l’artillerie décroche et va systématiquement de l’avant, ce qui provoque la réflexion pittoresque et désabusée d’un fantassin : « nos canons s’entêtent à ensemencer les champs français avec de la graine de ferraille ».

Comme d’usage, dans toutes les armées du monde, le Général de Division s’énerve et donne l’ordre de rajuster les feux devant la première vague et de reprendre l’attaque générale « en jetant comme enjeu la totalité des forces disponibles ». En conséquence, le 1er bataillon, jusque là réservé, est appelé à s’engager, dès 15h30, à la droite du 3è pour enlever la Carrière.

L’assaut reprend donc sur tout le front élargi, mais les progrès sont faibles et coûteux.

Le 1er bataillon, éprouvé par le feu, se déporte sur sa gauche et reflue dans le ravin. Sa 3è Cie, de là, pousse vers le village, qu’elle atteint juste au moment où elle est presque anéantie par des feux d’écharpe ; le Commandant de compagnie et tous les chefs de pelotons tomberont dans cette aventure. La 4è Cie tentera, sur le même axe, un second effort et ne parviendra qu’à accumuler les pertes.

Le moment est venu pour le commandement de faire le point d’une situation fort délicate. Tous les assaillants peuvent constater avec amertume que les sacrifices consentis sont hors de proportion avec les résultats acquis : le gain de terrain est faible et demeure précaire ; 150 prisonniers seulement ont été capturés, en majeure partie blessés.

Il est 16 h, la silhouette du Fort de Vaux commence à s’estomper dans la brume. Tous les textes se font l’écho de l’angoisse qui pesait alors, et qui amène le Général GURETSKY CORNITZ, commandant la division, à se poser la grave question :

- Et maintenant, que faire ?

Pour notre malheur, l’embarras du commandement trouvera un précieux correctif dans l’impétuosité de la troupe.

Le nom du Général passera néanmoins à l’Histoire ; mais il restera accolé à l’information qui annonçait au monde, frappé de stupeur, la fausse nouvelle de la conquête du Fort de Vaux par sa division.

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En cette journée du 8 mars, une pensée particulière pour toutes celles qui devinrent veuves, orphelines, ou perdirent un fiancé, un  amant... un être cher et chéri.