10 octobre 1916 par Jean LAGRANGE

La journée commence par un temps superbe. Le soleil sera de la partie. Notre tâche sera plus agréable.

L'artillerie n'a cessé de tonner toute la nuit. Son tir devient de plus en plus nourri, c'est un roulement continu qui durera jusqu'à 11 heures. Dernière préparation destinée à détruire les tranchées boches.

Pendant ce temps nous attendons assez fièvreusement il faut l'avouer, entassés dans notre tranchée. Les sacs sont déposés dans des abris car nous marchons allégés, couverture et toile de tente en sautoir. Puis l'estomac réclame son dû. Il n'est pas bon de partir à l'attaque le ventre creux. Une bonne goutte ne fait pas mal dans le tableau.

10h30
L'artillerie fait un feu d'enfer. Les lignes ennemies ne sont que poussière et fumée. Les boches ne ripostent pour ainsi dire pas. Leurs batteries sont arrosées d'obus asphyxiants et lacrymogènes.
Une nuée d'avions au ciel. Vacarme assourdissant. Le moment approche.

11 heures
L'attaque bondit. Le terrain qui sépare les tranchées est vite franchi. Peu ou point de résistance sur le premier objectif. Quelques centaines de boches qui accourent ahuris, les bras en l'air en criant : " Kamerad ! "
Ils sont passés à des territoriaux désignés à l'avance qui les groupent et les emmènent vers l'arrière.

Moins de facilité sur le deuxième objectif. Le nettoyeurs fonctionnent. Le corps à corps s'engage. Il faut réduire à la grenade des nids de résistance et des mitrailleuses. Mais tout cède devant nos vagues d'assaut. Peu de pertes chez nous. Encore des prisonniers.
On stoppe un peu pour souffler. C'est prévu dans le plan d'attaque. L'artillerie continue à pilonner le 3e et dernier objectif constitué par un chemin creux à 300 m des premières maisons d'Ablaincourt. Un quart d'heure après ce point était à nous, l'attaque avait réussi. Il reste à le conserver.

A 15 heures, je reçois l'ordre de m'établir solidement avec la Cie dans la 1ère ligne qui vient d'être conquise ( Tranchée Scaramouche).

ablaincourt

Il faut y aller sous le feu, car à partir de ce moment, l'artillerie boche commence à réagir. Le barrage devient serré et précis, mais à force de courses, d'arrêts, de manoeuvres, je parviens à amener toute la Cie sans perte à l'endroit indiqué.

Le " travail " de notre artillerie est formidable. Les tranchées conquises sont presque entièrement comblées, les entonnoirs se touchent à tel point qu'à un moment donné il m'a fallu aller en avant de la Cie pour être bien sûr que ces vagues de terre étaient l'endroit où je devais m'établir. Les lignes bleues marquées sur mon plan n'existent plus sur le terrain. Le travail d'orientation devient une opération délicate dans un tel bouleversement. Une voie étroite rencontrée et, il faut le dire, la ligne de cadavres boches qui jonche le sol me permettent de me situer.

Au travail maintenant, la nuit arrive ; il faut refaire à la pelle et à la pioche ce que notre artillerie a si bien détruit. Pendant que mes hommes travaillent, j'exécute une reconnaissance des alentours.

Quelle horrible promenade ! Les boyaux sont pleins encore de boches abrutis qui errent, de blessés qui râlent ou qui se traînent en demandant à boire. Les abris sont bourrés de boches, morts et blessés pêle-mêle, un vrai carnage, du sang partout, des cadavres figés dans la position où la mort les a surpris, les yeux ouverts, un rictus de souffrance à la bouche, les poings crispés. Il y en a tant qu'on est obligé de marcher dessus pour passer. Certains sont mutilés, déchiquetés, bras et jambes sont épars, c'est affreux à voir.

La fusillade crépite à 20 heures. Serait-ce la contre-attaque ? Le barrage ennemi dure toujours. Le nôtre s'allume et s'abat nourri sur Ablaincourt. Serions-nous dans le village ? Oui, ce renseignement parvient peu après.

Ablaincourt 409

Croquis extrait d'Avec le 409e

Pendant que nous organisions le terrain, de fortes reconnaissances du 109e et du 409e atteignaient Ablaincourt, ne trouvant que peu ou pas de résistance. Une patrouille alla jusqu'à l'église de ce village et captura encore des prisonniers, dont le commandant du bataillon de réserve. Aussitôt ces faits connus, nos poilus exécutèrent un nouveau bond en avant et s'installèrent dans la partie nord du village, dépassant ainsi l'objectif prèvu.

Notre aviation prit une part active au combat. Certains pilotes volèrent très bas pour mitrailler les soldats ennemis. Sur le grand nombre d'appareils engagés, un seul fut touché par les boches. Un obus le coupa en deux, il vint s'abattre dans nos lignes.

Nuit passée à piocher sous les obus. Nous déblayons quelques abris pas trop démolis. Ils sont pleins de matériel, d'armes, de munitions, de vivres. Autant de trophées pour les troupiers. Les cigares, l'eau de vie, les conserves sont fort appréciés. Ils sont la juste récompense d'un si beau coup de collier. Le 205e régiemnt boche doit être réduit à peu de chose à en juger par le nombre de prisonniers, blessés et tués. Il fait partie d'une division fraîche ayant relevé la nuit précédente.

Au dire des prisonniers notre attaque a surpris tout le monde.

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