La journée du 9 mai 1917 vue par Jean LAGRANGE

Les ordres d'engagment pour l'attaque arrivent. Heure H = 11 heures.

L'attaque aura lieu par surprise, après un bombardement court et violent de H - 2' à H. Tir déclenché de la 1ère ligne par fusées.

Pour ne pas éveiller l'attention aucun avion français ne circulera à cette heure, rien ne changera l'aspect habituel du secteur.

Troupes d'assaut (les 3 bataillons du 409e) en place une heure avant l'attaque. Ma section est réserve de la compagnie, qui doit progresser dans la tranchée pendant 500 m pour venir se mettre en liaison avec la 2e Cie qui attaque à découvert, avec objectif la lisière du " Bois du Seigneur ' à notre gauche et à notre hauteur.

Tout étant préparé et paré pour le combat, j'engloutis avec appétit un déjeuner substantiel et je me joins à mes hommes placés dans un boyau tout près de la 1ère ligne.

Nous sommes bien mal protégés des obus. Quelques sacs à terre, c'est tout. Mais qu'est-ce que cela fait, tout à l'heure ce sera bien pire.

11 heures moins 10, le secteur est d'un calme stupéfiant. Rien ne ferait prévoir le tonnerre qui va se déchaîner d'ici quelques instants.

En effet, à peine les fusées étaient-elles lancées, qu'un roulement formidable s'élève. En un moment les positions ennemies sont couvertes de fumée. Les vagues d'assaut partent en bon ordre et atteignent rapidement leur but, surprenant l'ennemi au milieu de son repas. Une centaine de prisonniers du 90e [RIR] et quelques-uns du 178e venus pour préparer une relève.

Quelques pertes chez nous à cause d'une mitrailleuse intacte.

Pendant ce temps, les grenadiers de ma compagnie avancent à la grenade à la rencontre de nos camarades. La lutte est dure, il faut réduire plusieurs barrages fortement tenus et énergiquement défendus. Nous tuons ou mettons en fuite les occupants et arrivons à nous trouver reliés à la compagnie voisine.

Mais, à ce moment, une forte contre-attaque apparaît, bien commandée, bien menée. La lutte devient violent, trop lourde pour nous, qui sommes peu nombreux. La 2e Cie est obligée de revenir à sa tranchée de départ.

Nous trouvant découverts sur notre flanc et rudement pris à parti, nous rétrogradons en lâchant pied à pied la tranchée si péniblement conquise. Le sergent COLOMBIER est pris, plusieurs grenadiers sont blessés. Je renforce avec ma section celle qui est ainsi débordée.

J'arrive à temps pour m'accrocher à notre barrage primitif, permettre aux blessés de se retirer, et arrêter net la progression allemande qui allait devenir dangereuse.

Les grenades firent bon effet, un fusil mitrailleur également.

L'ennemi se retire aussi derrière son ancienne position.

Il était temps.

Entre les deux barrages, cadavres mélangés des deux partis.

J'ai un homme blessé, un autre manque.

Les choses en restent là pour le moment, mais le barrage allemand déchaîné depuis longtemps est terrible. Il faut tenir là-dessous, dans la fumée et la poussière, au milieu des morts et sans aucun abri. Cela dure jusqu'à la nuit. Pendant ce bombardement, j'ai deux tués : caporal MESMIN, soldat JOUMARD.

Je suis moi-même à demi-enterré par un obus.

Sous ce vacarme infernal, l'aspirant trouve encore le moyen de rire en me demandant d'un ton comique :

" Tu n'me reconnais pas ? "

Il faut aussi parler avec l'avion qui demande des renseignements, s'occuper du ravitaillement en munitions. Il ne faut pas perdre la tête.

Enfin tout s'apaise, la nuit tombe.

Je vais prendre quelque nourriture. En me déplaçant, je trouve un triste spectacle, neuf hommes d'une section de mitrailleuses ont été tués par un gros obus. Leurs cadavres encombrent la tranchée, je suis obligé de marcher dessus pour passer. Impression d'horreur.

Je reviens ensuite passer la nuit dehors, prêt à parer à l'imprévu.

Il fait froid. La fatigue se sent. Nuit calme heureusement. Un barrage d'une demi-heure au lever du jour.

Mon soldat manquant, DUBOIS, qui a failli être pris vient me retrouver. Il nous raconte son histoire.

Voyant les boches entrer par un bout dans un abri qu'il explorait, il sort par un trou de la voûte défoncée, se cache dans un trou d'obus et profite de la nuit pour nous retrouver.

Beau sang-froid, une palme le récompense.

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