13 octobre 2016 par Jean LAGRANGE

J'ai trois sections en ligne et une en réserve. La Cie se trouve dans un saillant bien marqué. Toute la journée, bombardement lent et continu par obus de gros calibre de toute la partie du village tenue par nous.

Fort heureusement les boches ne sont pas très fixés sur l'emplacement exact de nos tranchées et la plus grande partie des coups tombe derrière assez près cependant pour nous causer quelque émotion.

Remarqué dans l'après-midi une infiltration de fantassins allemands aux abords du cimetière. Nos guetteurs redoublent d'attention.

Bonne précaution, car vers 17 heures, à la tombée de la nuit, pendant que j'étais occupé à écrire une lettre pour ma famille, un cri se fait entendre :

" Mon lieut'nant, v'là las boches ! "

Alerte.

Tout le monde à son poste de combat. Le temps d'envoyer une fusée-signal et le barrage de 75 se déclenchait précipité, serré, précis sur les vagues d'assaut. Les mitrailleuses et les fusils suffirent à faire rentrer dans leurs tranchées, les boches que le tir de barrage ne pouvait atteindre parce qu'ils étaient trop près de nous. L'attaque de front était brisé.

Mais sur ma gauche, au point de liaison avec le 109e un assez fort détachement de grenadiers allemands, profitant de l'obscurité, avait surpris un poste, s'était infiltré par un boyau dans le secteur du régiment voisin, puis dans le nôtre, prenant complètement à revers deux de mes sections. J'étais tourné. J'en acquis la conviction en voyant dans mon dos assez loin une fusée rouge à deux feux (inconnue dans notre code).

Des détonations de grenades s'entendent dans les boyaux qui conduisent à nous, ce sont les boches qui progressent. L'instant est critique.

Nous sommes presque pris. Que faire ? Fuir ? Personne n'y songe. Je resserre une section un peu trop éloignée et par suite exposée, nous faisons face en arrière et nous sommes prêts à faire tête à ce qui va arriver.

Les lueurs de grenades boches nous renseignent sur leur position et leur avance.

En arrivant sur nous, une volée de grenades blessa mon adjudant (RENOU), un caporal et quelques hommes, mais la brusque fusillade et une mitrailleuse bien pointée fit le vide dans le groupe de grenadiers boches. Plusieurs restèrent sur le carreau, les autres se dispersèrent et allèrent se regrouper en arrière toujours dans notre boyau.

Mais nous avions le dessus. Ce groupe égaré chez nous ne pouvait se retirer sans pertes.

Après entente avec le 109e qui contre-attaqua par le nord, la compagnie contre-attaqua à la grenade par le sud, coinçant comme dans un étau les grenadiers boches dont l'officier directeur fut tué. Quelques soldats réussirent à fuir sans être touchés.

La liaison était retrouvée. Les boches renvoyés chez eux sauf les tués. Nous l'avions échappé bellle. Il était à ce moment minuit. Je m'aperçus alors que je n'avais pas dîné, comme tout redevenait calme, je m'empressai de le faire.

Compte-rendu ensuite de l'affaire.

Les cadavres restés sur le terrain sont du 207e [régiment d'infanterie de réserve - RIR 207), il faut les fouiller et envoyer tout ce qui peut intéresser le commandement.

RIR_207
Trouvé sur flickr

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